Le vestibule des causes perdues, de Manon Moreau

Publié le 24 Novembre 2021

Comment réussir un livre frais et joyeux avec des personnages cabossés par la vie ? La langue fluide de Manon Moreau nous entraine et nous fait découvrir une galerie de personnages attachants. Ils n’ont pas de points communs entre eux, ni l’âge, ni  la culture, ni le statut social…si ce n’est leur décision de « faire le chemin » de Saint Jacques de Compostelle …

Le lecteur chemine avec eux, chacun va se dévoiler par petites touches, avec beaucoup de pudeur, sans que le roman ne bascule dans la plainte ou la mélancolie. Au cours de tous ces km, ils se frottent les uns aux autres et cela leur fait prendre de la distance vis-à-vis de leurs propres soucis. Ils auront pu éveiller en eux une force jusqu’ici cachée, ils  quitteront le chemin allégés. Chacun a ses raisons pour prendre ce chemin, avec la volonté de se libérer, d’oublier ses fantômes, de se décharger. « On ne faisait pas que marcher sur le chemin. Il y avait autre chose. Quelque chose comme une renaissance. Pour certains la mue prenait plus de temps que pour d’autres. … » Le chemin, rude pour le corps,  est reposant pour l’esprit : il faut en effet se concentrer sur des obsessions pratiques « ampoules, ravitaillement, tendinite, … » ; « s’épuiser dans la marche l’apaisait, endormait sa détresse » ; suivre les flèches convient à ces éclopés, car « les flèches ne laissent pas place à la réflexion et n’exigent pas de décision ».

 La nature est présente et accueillante pour la personne qui marche : « A force de marcher seule dans la nature, elle avait la sensation de se connecter à la terre, aux arbres. Comme si elle se réconciliait avec une force tellurique, une force ancienne et familière »

« On marchait au milieu de nulle part,  le chemin se déroulait en un long ruban blanc à perte de vue. …Il chantait à tue-tète mais le son de sa voix était couvert par le vent furieux. La nature manifestait. Elle se préparait à prendre le dessus» » « il hurlait comme jamais il ne l’avait fait…des milliers d’angoisses disparaissaient dans le vent, laissant place à la félicité et à une paix profonde… »

Beau moment lors de l’arrivée en Espagne, où les pèlerins rencontrent des petits groupes d’hommes et de femmes occupés à creuser…pour découvrir les fosses des républicains fusillés sous Franco « ils creusaient l’Espagne pour la cicatriser ».

De nombreux personnages peuplent l’histoire, dont l’autrice laisse paraitre les failles et la vulnérabilité sans les brusquer ; elle mêle des ressortissants de pays et de langues différentes afin que les cultures se bousculent : un ouvrier retraité, qui a peur de l’espace vide qui s’ouvre devant lui …Un jeune homme qui  a souffert  d’être l’enfant solitaire d’une mère seule, et  rêve de fonder une « vraie » famille, nombreuse,…Une femme  installée dans sa vie, la cinquantaine, corsetée par son éducation, qui ne se donne pas le droit d’exister par elle-même. « Faire fi des convenances dont elle s’encombrait l’existence depuis l’enfance, cesser d’exister exclusivement dans l’ombre d’un homme ». Elle a l’habitude de s’excuser, toujours et pour tout  « Aujourd’hui elle réalise que les principaux préparatifs de son départ avaient consisté à s’excuser »,

Et encore : une anthropologue souffrant de la culpabilité de n’avoir pas élevé elle-même son fils, confié à ses parents s’engage sur le chemin pour trouver des âmes à réparer, …Elle croise  une jeune femme en demande d’une attention que sa mère, aigrie par la vie, n’a pas su lui donner. Une mère qui n’a pas été heureuse, et qui ne supporte pas que les autres puissent être heureux…..  Un jeune intellectuel dont le père est  mort à 35 ans, âge qu’il va atteindre avec une angoisse telle qu’elle  l’a conduit à prendre le chemin…; un optimiste qui pense que « le meilleur est toujours à venir » et fait preuve d’une « Confiance inconditionnelle en la vie, qui fait toujours bien les choses » ; il tient sa force de l’amour inconditionnel qu’il a reçu enfant, …

Fondamentalement positif, ce livre « fait du bien » aux lecteurs; son a priori  est la confiance en l’humain et en sa capacité de changer. Certes, tout est trop beau pour être vrai …et l’on peut regretter certains arrangements faciles qui nuisent à la crédibilité. Mais entre temps, le s’abandonner  à partager joies et  peines de chacun est captivant !

Les pèlerins ont du mal à  quitter le chemin, mais celui ci s’arrête, « parce qu’il faut laisser la place aux autres ! ». lls brulent leurs vêtements de marche sur la plage, avant de retrouver leur vie d’avant….

Comme eux, le lecteur n’a pas envie de quitter le livre… Quand il le referme, il est apaisé d’avoir partagé cette longue marche.

Rédigé par Catherine Réveillère

Publié dans #OP

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