Je m’appelle Sarachú, mon peuple Charrúa
Publié le 28 Janvier 2021
Ma vie se déroule dans la Pampa
C'est un vaste paysage doux, illimité, que j’aime profondément. Par cette immensité, la terre et le ciel se touchent, se transmettant l’un à l’autre leurs pouvoirs que je devine quand je me laisse envahir par la puissance de l’horizon. Beauté de l’Abya Yala, ma terre, qui prendra bien plus tard le nom extravagant d’Amérique.
Les hommes qui habitent à l’Est, de l’autre côté de l’océan, ont une vision du monde très arrêtée : ils disent qu’il est l’an 1 450 et ils sont en pleines controverses scientifiques pour expliquer la forme de la terre sur laquelle nous habitons tous. De l’autre côté, vers l’Ouest, au-delà de la cordillère gigantesque, habitent d’autres hommes qui ont formé un empire couvrant 4 000 km du Nord au Sud et comptant plus de 12 millions d’habitants. Leurs savants ont une vision du monde très organisée, basée sur leurs fines connaissances en astronomie.
Pour moi, tout cela n’a aucune importance, du moment où je reçois les énergies de la Lune, miroir du Soleil. Mon monde est présidé par un Etre suprême gouvernant mon propre Esprit Gardien que j’invoque en cas de danger. Ça, c’est le Bien. Malheureusement il y a le Mal aussi, qui peut se manifester s’il est réveillé par des forces venant d’anciennes haines ou frustrations. Il est là pour nous rappeler l’importance de vivre vertueusement. Mon monde n’est pas sous contrôle.
Je vis au sein d’un groupe, avec mes proches parents, avec mon mari, avec mes enfants. A chaque naissance nous avons présenté le nouveau-né à la première pleine Lune et son cordon ombilical a été enterré là où reposent les Anciens pour que la Terre s’enrichisse et qu’ainsi revienne l’espoir de la Renaissance.
La Pachamama est ainsi : elle meurt et elle renaît, c’est son rythme, sa respiration; nous lui témoignons notre respect en nous adaptant à ses cycles et en réalisant les rituels. Pachamama nous donne de quoi nous nourrir en abondance : petits et grands animaux, poissons, fruits, baies. Quand elle est fatiguée, nous partons nous installer ailleurs pour lui laisser le temps de se régénérer.
Oui : mon peuple s’appelle Charrúa. Vous n’imaginez pas à quel point je suis fière d’être une charrúa. Nous avons la réputation d’être vaillants et courageux, mais aussi sérieux dans nos engagements : la parole donnée est sacrée. Ces valeurs sont transmises dans l’éducation des enfants et sont cultivées individuellement par la méditation solitaire : chaque adulte saura se retirer en haut d’une colline le temps qu’il lui faut pour réfléchir, afin de se mettre en osmose avec l’Univers et pour écouter la Nature.
Cela fait au moins 4 000 ans que nous habitons ces contrées, peut être beaucoup plus. Il paraît que nos ancêtres sont les guaraníes. Ce peuple originaire du centre du continent Sud-Américain s’est développé jusqu’à occuper tout le côté atlantique depuis les froides terres du Sud jusqu’aux mères chaudes du Nord dans les Caraïbes. Il a donné lieu à des peuples multiples, très différents entre-eux. Mais leur origine est incertaine au point que certains chercheurs diront plus tard qu’il pourrait s’agir d’un homme apparu en Amérique. Leur langue, d’une belle sonorité, perdurera et sera parlée au Paraguay dans le futur, laissant son empreinte musicale. Ainsi, « guay » signifie "pays d’eau", Paraguay sera le pays des « grandes eaux » et Uruguay sera « la rivière aux oiseaux peints ».
Mon peuple occupe ce qui deviendra l’Uruguay, le Sud du Brasil et l’Est de l’Argentine,
Ce pays nous le partageons avec d’autres peuples : chanáes, guenoas, yaros, bigüaes. Nous avons certaines valeurs en commun qui parlent de notre intégrité. En effet, nous sommes très attachés à notre propre mode de vie et à notre Liberté que nous défendons courageusement ne cédant en rien à nos acquis, mais toujours dans le respect d’autrui que nous manifestons en adoptant un ton bas et serein pour parler.
Les bons esprits veillent sur nous. Pour faire appel à eux, nous faisons des longs jeûnes après quoi ils se manifestent sous forme de papillons ou d’oiseaux. Ce sont les Anciens, hommes et femmes, qui savent les interpréter au mieux. Parfois des vieux esprits attendent notre passage tapis dans les fleuves, les pierres, les herbes, pour bien nous guider. En revanche les esprits mauvais s’approprient des êtres faibles, haineux ou ambitieux qu’ils conduisent à la destruction de soi, des autres et de la Nature. Enfin, il y a les esprits malins qui attendent une complicité pour agir. Cette variété donne lieu à des Conglomérats d’Energies qui se réunissent par affinités dégageant trois entités : la Bonne, la Mauvaise et le Gualicho capricieux qui reflète les vicissitudes de la Nature.
Il nous arrive d’avoir des confrontations avec les autres peuples ce qui provoque des guerres sanguinaires. Les techniques de combat sont bien rodées : des petites cellules agiles et autonomes obéissent à un Chef ; plusieurs cellules obéiront à un Cacique. Puisque le cheval européen n’est pas encore arrivé et l’hyppidon est déjà disparu, nous avons développé des qualités remarquables à la course de résistance et de vitesse.
Ces qualités s’appliquent aussi à la chasse. Nous sommes très habiles en utilisant les boleadoras qui consistent en un lasso en forme de Y, avec une balle lourde à chaque extrémité, il suffit de les faire tourner vivement au-dessus de sa tête et de la lancer pour qu’elle aille s’enrouler autour des pattes d’un animal en pleine course. Ainsi, il est facile de chasser le ñandú et le chevreuil.
Mon animal préféré est le carpincho. Comme son nom l’indique, il est le seigneur des près. Ce rongeur géant a une tête qui, tel l’hippopotame, lui permet de rester sous l’eau tout en respirant et en surveillant son environnement. Car il n’a pas d’autre moyen de se protéger. Il vit tranquillement au bord des fleuves, mais dès qu’il se sent en danger il émet un cri rauque, court et plouf ! il se jette à l’eau. Ce bruit, l’air de rien, est la sonnette d’alarme pour tous ceux qui l’entendent : plouf ! plouf ! plouf ! résonne dans la Pampa : Carpincho et sa famille à l’eau ! Attention danger ! C’est le puma qui rôde ? Mes enfants ont apprivoisé un petit qui s’était égaré loin des femelles qui le surveillaient. Il savait se faire comprendre, venant chercher des caresses avec des ronronnements, signe qu’il était content.
Mais l’histoire change. Les dégâts causés par l’ immiscion des nouvelles cultures reléguera mon peuple à un état de délabrement où l’alcoolisme, la pauvreté et le désespoir l’amèneront à réagir systématiquement par la violence. Les femmes seront bien souvent les premières victimes. Le poids d’une certaine « évolution » chère à quelques-uns effacera notre belle vie d’un revers de main.
Au XXe siècle il ne restera qu’une dizaine de familles de mon peuple, une dizaine de noms rappelant qu’une autre histoire a existé avant que les convoitises des européens ne transforment mon paysage.
En 1833, quatre des derniers « exemplaires » de charrúas ont étés amenés à Paris pour être exhibés au public. Vaimaca le cacique, Senaqué, le chaman, Tacuabé et sa femme Guyunusa enceinte. Seul Tacuabé et sa fille survivront à la tristesse et à la tuberculose puis on a perdu leur trace, heureusement je dirai. Il est possible d’aller rendre un hommage bien mérité à Vaimaca dont la dépouille est conservée au Musée de l’Homme.
Sur ma terre, notre héritage sera méprisé car symbole de sauvagerie, d’ignorance, de paupérisation. L’histoire, comme toujours, est la propriété des vainqueurs. On ne parlera plus avec justesse de cette longue période où hommes et femmes nous vivions en paix avec la Nature, s’intégrant dans l’unité du Cosmos, et cherchant à vivre dans l’Amour de leurs semblables. Il faudra attendre la fin du XXe siècle pour que l’appel de notre sang se fasse sentir et que les regards cherchent dans les traits de nos visages les signes de ce passé. Des scientifiques trouveront certains vestiges épars ; on prêtera oreille à des vieilles histoires enfuies dans la mémoire de quelques familles de la campagne, enfin, on lèvera le sceau de la honte et la véritable histoire surgira peu à peu.
Finalement, ce sont nos valeurs qui nous ont auront sauvés, car même si dénigrées et brassées avec des peuples venus d’ailleurs, nos valeurs demeurent ineffaçables, indélébiles, et face à nos envahisseurs elles restent : le courage, l’endurance, la sérénité, le silence, le respect des siens…Vision romantique, diront quelques-uns…je pense qu’il y a quelque chose d’indéfinissable encore, mais néanmoins concret, palpable presque, et que vous reconnaitrez si vous acceptez de nous rendre visite la bas dans le pays qui est le mien.